L’enfant terrible du cyclisme genevois

Portrait Daniel Girard, vendeur de vélos, se prépare à une retraite très active

Article Fabien Kuhn – 19.03.2020 : À l’aube de la retraite, la passion du deux-roues ne quitte pas Daniel Girard. L’année prochaine, il ouvrira un musée. Image: Lucien Fortunati

Il y a au 5, rue Hoffmann, en plein cœur du quartier de la Servette, un célèbre magasin de vélos genevois: D. Girard Cycles. Du nom de son fondateur, Daniel Girard. Voilà près d’un demi-siècle que ce «pur Genevois», comme il aime à le rappeler, tient d’une main de maître son commerce de vélos.

Plus de quarante ans de métier à voir passer les clients, les boulons et les vis. Quarante ans à manier la pince, régler les dérailleurs, réparer les pneus crevés ou conseiller à l’achat d’un vélo. La pédale, il connaît; le guidon aussi. La petite reine, c’est son monde depuis tout petit. Mais voilà, l’heure de la retraite a sonné. On y reviendra.

Une fois passé le porche du magasin-atelier, l’odeur du cambouis ne prend pas le dessus sur celle de la passion du deux-roues. Le lieu respire l’amour du métier: chaque outil a sa place, l’ordre règne.

À 96 ans, le père de Daniel Girard, Édouard, lunettes vissées sur le nez, vérifie encore les comptes du magasin. «Il m’accompagne, fait des petites tâches», indique le fils, ce à quoi son géniteur rétorque: «Je m’occupe de la comptabilité, moi je n’ai jamais fait de vélo, mais de la course à pied, notamment Morat-Fribourg.» Sportifs, dans la famille!

Le 5, rue Hoffmann, c’est le nid de Daniel Girard. Mais comment a fait cet oiseau pour atterrir ici? Né à Versoix en 1956, il a passé son enfance aux Eaux-Vives, à la rue du Parc. Son père, qui tenait un moulin aux Eaux-Vives, ne tarde pas à lui mettre à disposition un atelier où il bricolera ses premiers vélos. «Ça cyclistait ferme à l’époque dans le quartier, se rappelle le commerçant. Les jeudis après-midi, on allait aussi s’entraîner, avec des vélos fournis, au vélodrome du stade de Frontenex. On roulait sous la houlette de Jean-Pierre Burtin, notre mentor à tous.»

Daniel Girard aligne alors les kilomètres, au point qu’à 15 ans, son mentor lui propose un tour de Suisse à vélo. «Ce fut une expérience incroyable, se souvient-il. On plantait la tente le soir.» Le cycliste en herbe décide alors d’approfondir sa passion et commence à faire des courses sous la bannière de l’Union vélocipédique genevoise. Puis, en 1972, il s’inscrit à la Pédale des Eaux-Vives. Avec plus de 25 courses par an, toujours sous l’autorité de Jean-Pierre Burtin, il gagne quelques compétitions et, avec le temps, monte dans les catégories pour devenir amateur élite. «Là, ça devient sérieux», dit-il, flegmatique.

Le test suisse du kilomètre, où il finit quatrième sur 1200 participants, lui ouvre les portes de l’équipe suisse. «J’ai même été sélectionné pour les JO de Moscou, mais finalement j’ai juste pas pu y aller.» On n’en saura pas plus. Le coureur cycliste gagne une cinquantaine de courses avant de passer en catégorie pro. «On m’appelait l’enfant terrible du cyclisme genevois. De nature, je suis quelqu’un d’assez jovial. S’il y a une bêtise à faire, je suis toujours présent. S’il y avait un petit coup de coude à donner pendant une course, j’y allais. Il n’y avait qu’un but. Le top, c’était d’avoir un vélo entièrement monté Campagnolo. Moi, j’avais un tout Campa sauf les freins», s’amuse-t-il.

Employé chez Bernard Vifian Cycles, Daniel Girard décide en 1981 d’ouvrir son propre magasin, à la rue Hoffmann, en parallèle des courses cyclistes. «Il n’y en avait pas tant que ça à l’époque, de magasins de vélos. Il y avait Jean Brun, Bernard Vifian, puis plus tard Loder ou Jeannin à Carouge. Il y avait aussi Jean-Pierre Mazza. C’était presque une tradition à Genève d’ouvrir un magasin quand on arrêtait sa carrière de cycliste.» Année après année, Daniel Girard fera tourner son commerce, agrandissant les locaux, toujours pétri par la même passion. Il organisera plusieurs compétitions majeures dans le canton, dont le Girard Trophy, une course chronométrée avec un chrono solaire fabriqué de ses propres mains, qui deviendra par la suite nationale sous le nom de Vittel-Trophy puis Swiss-Trophy.

À la fin de l’année, le cyclosportif remettra les clefs de son commerce à Sylvain Lecry, entré chez lui il y a huit ans en préapprentissage: «C’est une fierté pour moi de lui remettre le magasin tout en gardant notre fidèle mécanicien Gérald, qui fête ses vingt ans d’activité au sein de l’entreprise, dit Daniel Girard. Un apprenti qui devient patron, c’est peu commun! Le changement dans la continuité.» Mais pour un homme aussi énergique que Daniel Girard, la retraite ne peut que se décliner sur le mode actif. Le commerçant ira se faire plaisir en Terre-Sainte, à Crassier, où il compte ouvrir un musée dans l’ancienne gare et un magasin spécialisé dans le vélo de course sur mesure. La roue continue de tourner pour Daniel Girard.